Kinshasa : quand un ravin déterre des morts à Kisenso !

A Kisenso, quand le ciel gronde, la population tremble. Quand l’orage s’annonce, les rues se vident. Construite sur une terre érosive, cette commune perd de plus en plus de terrain à la moindre averse. La pluie diluvienne du mardi 18 octobre est venue enfoncer le clou en emportant des pans entiers de la seule voie d’accès à cette commune au niveau du cimetière du campus de Kinshasa. Difficile désormais d’y accéder par véhicule ou par moto lorsqu’on provient de Livulu ou de Mbanza Lemba. Reportage.

Il a fallu attendre la fin de la pluie diluvienne du mardi pour constater les dégâts. Des crevasses de 3 mètres de profondeur et de 5 m de large ont labouré la voie d’accès au quartier Libération, l’unique entrée de la commune de Kisenso en provenance de Mbanza-Lemba, nous explique un natif du lieu, débordé par le foisonnement des ornières.

Juché sur une colline, à l’entrée du cimetière du campus de Kinshasa, le commissariat urbain de Mont Amba est devenu le refuge des motards qui ne pouvaient plus arpenter les routes sinueuses et argileuses de Kisenso 1 après la forte averse qui les a surpris de 16h00 à 18h00 avant de continuer, deux heures plus tard sous forme de fines pluies jusqu’aux environs de 20h00.

A cette heure tardive, difficile de s’aventurer sur leurs pistes traditionnelles, transformées en gouffres. Impossible même de voir la route, muée en lit d’une rivière au courant puissant. « Personne ne pouvait se hasarder à sortir sur l’artère pendant l’averse au risque d’être emporté par les eaux de pluie », confie à « Forum des As » Esther K., élève en 4ème des humanités au complexe scolaire « La Manne cachée ».

« Quand la pluie nous a surpris à 16h00, nous étions encore à l’école en train de suivre nos cours d’après-midi », nous relate cette adolescente. Conscients du danger, nos enseignants nous ont empêchés de quitter nos salles à 17h00, à la fin des cours. Ils ont même retenu nos cartables pour que nous ne puissions les mouiller sous la pluie.

« C’est seulement vers 18h00, sous la fine pluie, que nos autorités scolaires nous ont lâchés. Mais, en rentrant à domicile, nous marchions les pieds dans l’eau. La rivière spontanée nous arrivait à la taille et nous craignions même d’être électrocutés en marchant sur des fils de courant qui jonchent à même le sol. Heureusement que nous étions dans le noir, car la SNEL (Société nationale d’électricité, NDLR) n’a pas alimenté notre quartier ce soir-là… Comme d’ailleurs à l’accoutumée ! Toutes nos chaussures sont mouillées, d’autres sont carrément abîmées. Seules nos cartables sont restés à sec à l’école », nous renseigne Esther K.

Des travaux de déviation des eaux

Promoteur du complexe scolaire « La Manne cachée », Me Jeannot Pamba a vite été alerté lorsque le mur de l’enclos de son école s’est écroulé sous la pluie. C’est à la tombée de la nuit qu’il a réalisé le désastre : la route n’était plus viable. Que de fosses ! Que de crevasses ! Que d’ornières ! A défaut de moto, la population, revenant à domicile, était contrainte de jouer aux funambules sur des mottes de terres encore en place et des briques emportées qui paraissaient comme des icebergs.

Dans la matinée du mercredi 19 octobre, aux premières heures de la journée, Me Jeannot Pamba a aussitôt mobilisé des jeunes pour tenter de sauver la route engouffrée. Après concertation avec la police, il a amorcé les travaux de déviation des eaux en faisant ériger « une minuscule digue » pour empêcher les eaux de pluie d’emprunter à nouveau la pente qui mène vers son école. A la place, il a fait évacuer « la montagne d’immondices » déversées par la population qui obstruaient la voie menant vers l’ancien cimetière de Kisenso, qui accueillait jadis les eaux de pluie.

« J’ai dû débourser plus de 100 dollars pour acheter des centaines de sacs vides que les jeunes devraient remplir avec du sable pour boucher les crevasses et rendre à nouveau la voie accessible aux motos. Il fallait, en plus, plonger la main à la poche pour motiver ces dizaines de jeunes qui se sont constituées en volontaires pour réaliser ces travaux. Si nous ne le faisons pas aujourd’hui, qui viendra nous aider ? Aucune autorité, même nos députés élus, ne semble s’intéresser au calvaire des habitants de Kisenso », se lamente Me Jeannot Pamba, visiblement essoufflé.

« C’est ce promoteur de l’école »La Manne cachée » qui remonte le moral des habitants de cette commune », reconnait le sous-commissaire Ngwanga Kibanda Patient, l’adjoint du responsable titulaire du Commissariat urbain de Mont-Amba à Kisenso I. « C’est d’ailleurs avec son concours que les jeunes aménagent un passage pour les motards qui ont tous garé leurs motos chez nous hier soir, faute de voie d’accès », nous avoue-t-il.

Le long du cimetière du campus, le ravin a continué à déterrer des tombes. Des volontaires sont même venus nous contacter pour nous montrer des vêtements de cadavres en décomposition qui, remontant en surface, jalonnent désormais la grande route. Dans ce cimetière désaffecté depuis 2001, des enfants, oubliant le calvaire de la veille, se sont vite rués sur un pan de terrain dégarni de tombes pour jouer au foot et se livrer à des culbutes.

Un peu plus haut, dans une autre sphère envahie par la broussaille, une mère s’affairait plutôt à cultiver ses plantes entre les tombes des professeurs décédés, aidée par son jeune fils qui récoltait des feuilles de manioc destinées à la consommation. Pas étonnant qu’après une pause, ils se reposent sous les quelques mausolées visibles, suppliant le ciel de leur rester encore cléments pour ne pas emporter dans la tombe les habitants de cette commune érosive./mediascongo.net