RDC : Confirmation de la présence de militaires rwandais dans l’Est de la RDC ; décryptage du silence de Félix Tshisekedi

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A l’opposé de son prédécesseur, le Président de la République Félix Tshisekedi, fils d’un tribun, jouit de la grâce de savoir manier l’art de la communication expressive. Il n’a pas, dira-t-on ordinairement, la langue dans sa poche. Quoi qu’il n’ait accordé que peu d’interviews à la presse nationale, lorsque les occasions s’y prêtent, il revient sans coup férir sur plusieurs sujets pour expliquer sa vision au point, parfois ou souvent (c’est selon), d’agacer ses « anciens ? alliés » du FCC (Front commun pour le Congo). Ayant pleinement pris la stature de Chef d’Etat, qui plus sera Président de l’Union africaine à partir de février prochain pour une année, Félix Tshisekedi fait montre d’assurance sans cesse grandissante et de volonté de communier avec son peuple.

Cependant – talon d’Achille -, le cinquième Président de la RDC est d’une discrétion bouleversante sur les allégations faisant état de la présence de militaires rwandais en opération sur le territoire national. Ce silence prolongé sur une question aussi sensible nous amène à décrypter (de nouveau) l’attitude du Chef de l’Etat. Dans le strict respect de l’esprit patriotique.  Lire « Présence de militaires rwandais » dans l’Est de la RDC : décryptage du silence de F. Tshisekedi et des propos ambigus de J. Makelele | Actualite.cd

Des semaines, des mois durant, malgré les rumeurs persistantes sur la présence de militaires rwandais dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, les populations de ces contrées ont vainement attendu la réaction de la RDC d’en haut. En marge de sa visite à Goma en octobre 2019, le Président de la République n’y pas revenu. Comme jadis annoncé, la vérité pourrait provenir des experts des Nations Unies.

Ce que rapporte le groupe d’experts des NU

Le 23 décembre 2019, il a été adressé Président du Conseil de sécurité le « Rapport à mi-parcours du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo ».Quelques extraits ci-dessous.

« 36. Le Groupe d’experts a examiné des éléments de preuve, à savoir des documents, des photographies des images aériennes, et s’est entretenu avec 20 sources au sujet de la présence de la Force de défense rwandaise (FDR) en République démocratique du Congo et des opérations militaires menées par celle-ci dans le Nord-Kivu entre la fin de 2019 et le début d’octobre 2020.

37. Dans une lettre datée du 22 avril 2020, le chef d’état-major des FARDC a dénoncé la présence de membres des FDR en République démocratique du Congo au commandant du Mécanisme conjoint de vérification élargi de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) (voir annexe 17). La lettre faisait référence à une violation de la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo par des membres de la FDR qui avaient installé un camp à Kabara, dans le territoire du Nyiragongo (province du Nord-Kivu) au début du mois. La présence de la FDR dans les territoires de Nyiragongo, de Rutshuru et de Masisi a été confirmée par des officiers de la défense et de la sécurité, des sources issues de la MONUSCO, des ex-combattants des FDLR, des membres de la société civile et des chercheurs. Le 2 octobre 2020, notamment, 60 membres de la FDR portant 18 mitrailleuses PKM et quatre lance-roquettes ont été observés sur le mont Rugomba, dans le territoire de Rutshuru. Les membres de la FDR sont entrés sur le territoire de la République démocratique du Congo autour de Kabara.

38. Deux ex-combattants des FDLR ont expliqué qu’à la suite de leur arrestation par les FARDC, à Goma, en février 2019, ils avaient été transférés au centre de démobilisation de Mutobo, au Rwanda (voir S/2013/433, par. 37, et S/2014/42, par. 94), où des officiers de la FDR les ont approchés pour une mission à Giseguru, dans le territoire de Rutshuru. La mission d’octobre 2019 consistait à guider les membres de la FDR vers les camps des FDLR. » (Points 36-38 dudit Rapport).

L’on s’en souvient, le 30 avril 2020 (huit jours après la transmission de la lettre du chef d’état-major des FARDC dénonçant la présence de membres des FDR en RDC au commandant du Mécanisme conjoint de vérification élargi de la CIRGL), le Ministre de la communication et médias, Porte-parole du Gouvernement, avait indiqué à la radio Top Congo : « Il n’y a pas de troupes étrangères au sens propre du terme, c’est-à-dire une Armée organisée qui vient avec des visées bien déterminées sur le sol congolais », a-t-il affirmé. Et de poursuivre : « on peut se retrouver face à des éléments qui s’apparentent à des éléments des troupes étrangères, mais on n’a pas la confirmation que ces troupes sont effectivement des pays voisins et qu’elles sont venues avec une mission bien déterminée. Donc nous devons d’abord terminer nos enquêtes. » Qu’en est-il de ces enquêtes ? Sont-elles toujours en cours ? Y a-t-il un Rapport à mi-parcours comme l’ont fait le groupe d’experts des NU ? On n’en saura pas davantage. On est juste tenté de comprendre : « Toute vérité n’est pas bonne à dire ».

Ce qui contraste avec la nouvelle stratégie de communication de la Présidence de la République, est le silence absolu même face aux enquêteurs dûment mandatés par le Conseil de sécurité des NU dont la mission consiste au maintien de la paix et de la sécurité internationales. Faut-il rappeler que dans toutes ses résolutions sur le Zaïre/la RDC depuis novembre 1996, le Conseil de sécurité martèle sur le fait que la situation en RDC constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales dans la région.

« Le soutien offert par des membres de la FDR et la participation active de ceux-ci à des opérations militaires contre des groupes armés en République démocratique du Congo sans notification au Comité, conformément aux dispositions du paragraphe 5 de la résolution 1807 (2008), reconduites par le paragraphe 1 de la résolution 2293 (2016) et le paragraphe 1 de la résolution 2528 (2020), constituent une violation du régime de sanctions. » (Point 41 dudit Rapport).

Comme déclaré au Groupe d’experts, le 27 avril, Paul Kagame a affirmé qu’« « Il n’y a pas un seul soldat des Forces de défense rwandaises qui s’est rendu sur ce territoire (congolais). Pas un seul. Le gouvernement de la République Démocratique du Congo connaît les faits. Il sait que les Forces de défense rwandaises ne sont pas là-bas. ». S’il est vrai que le Gouvernement congolais le « sait », pourquoi ne l’explique-t-il pas facilement et promptement pour écraser les rumeurs devenues virales et éteindre les contre-vérités ? Pourquoi n’a-t-il pas offert sa collaboration au Groupe d’experts des NU pour faire avancer la recherche de la vérité si celle-ci n’est pas mauvaise à dire ? L’on s’attendait à la réaction du Président Tshisekedi, nouvel allié de Paul Kagame. En vain. A ce jour. 

Deux hypothèses …  

Deux hypothèses sur le silence du Président Tshisekedi au sujet des allégations faisant état de la présence de militaires rwandais dans l’Est du pays. Soit les services de renseignements congolais accusent un défaut de célérité dans la collecte, le classement, le traitement et la transmission, au décideur, des renseignements relatifs à la situation sécuritaire dans l’Est du pays. Soit les renseignements y afférents sont bel et bien transmis en temps opportun au décideur dont la perplexité serait à la base de l’aphonie. La deuxième hypothèse me parait plus plausible. Car reconnaitre explicitement la présence des troupes rwandaises dans les Kivu ou ne pas l’admettre clairement seraient non sans conséquences fâcheuses pour le Chef de l’Etat a promis urbi et orbi de donner, s’il le faut, sa vie pour la paix dans l’Est.

Admettre la présence des troupes rwandaises requiert de préciser l’Accord conclu à cet effet entre les deux pays. Problème : le Président de la République devra prouver que ce dossier était préalablement soumis à l’examen du Conseil des ministres et porté à la connaissance des deux chambres du Parlement. Ce que la réalité dément. Fermement.

En outre, eu égard au régime de sanctions décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU pour lutter contre les violences armées en RDC, le Gouvernement congolais est tenu de notifier auparavant le Comité des sanctions de l’ONU de « livraisons d’armes et de matériel connexe, ou à la fourniture d’assistance ou de personnel » (Résolution 2293, para. 3, point d du Conseil de sécurité de l’ONU). Kinshasa est ainsi tenu à la transparence qui rime avec l’état de droit et la bonne gouvernance, ici sur le plan sécuritaire. Il ressort du Rapport à mi-parcours du Groupe d’experts des NU un déficit de transparence de la RDC à ce propos. A qui ceci profite-t-il ? Pas à la République.   

Le Protocole de non-agression et de défense mutuelle de la CIRGL dispose : « Les Etats membres favorisent et renforcent leur défense mutuelle en instaurant un climat de confiance et de bonne foi entre eux et leurs peuples par l’élaboration de politiques, mesures et mécanismes visant à renforcer les relations de bon voisinage et la coopération multisectorielle. » (Article 6, alinéa 5).  

Ceci requiert de donner sans tarder ni tergiverser les informations aux peuples et de dialoguer avec eux sur des faits qu’ils sont à même d’observer directement et de comprendre aisément. Malheureusement, ni le silence ni l’ambigüité ne contribuent à rassurer les populations.

Par ailleurs, ne pas reconnaitre explicitement la présence de militaires rwandais dans les Kivu, c’est, pour le Président de la République, s’exposer à l’opiniâtreté de la vérité des faits connue et relayée par les populations locales, des organisations tant privées que publiques aux niveaux national, régional et international.

Comme le fait sagement remarquer Matthieu Ricard, « On peut convaincre par la force de la vérité, on ne doit pas imposer la vérité par la force. (…) La vraie force est la force du temps. » Puisse le temps être en faveur de la paix dans l’Est de la RDC. A chacun d’y apporter sa contribution.

Actualite.CD/acturdc.com

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