PORTRAIT Dodji Kwami Agbétoglo (Togo) ou l’éloge de la sculpture ancrée dans les coutumes ancestrales

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Dans les rues calmes de Lomé, où modernité et tradition se croisent, Dodji Kwami Agbétoglo sculpte l’âme de son pays dans le bois mort. Cheveux tressés, la barbe poivre sel, Dodji Kwami (1989), ses chemises noires, conçues avec des matériaux de récupération entre jean et tissus en polyester, siéent bien à ce sculpteur de bois depuis près de 20 ans. Il a récemment refait sa galerie où les murs fraîchement repeints et les œuvres imposantes créent une atmosphère saisissante qui réduit visuellement la taille de la galerie.

Ses sculptures en bois brûlés, percés d’asen, et scarifiées offre un point de repère pour ce descendant d’une lignée de chasseurs. « Mes créations sont une réponse aux interrogations du bois » explique Dodji. Si ces œuvres portent leur poids de soucis, de tragédies et de souffrances, elles ont aussi parfois un ton presque inattendu d’humour, comme lorsqu’il sculpte une statuette de Joseph « père des sculpteurs » portant des éléments du culte animiste dans la région. Ce mélange surprenant permet de voir qu’il s’amuse à combiner, jouer avec les références pour produire des œuvres qui sont en même temps un pont entre plusieurs croyances religieuses.

Sur les traces des ancêtres

Lorsqu’on lui adresse le micro, sa voix au timbre bas contraste avec ses œuvres, immenses et imposantes, certaines mesurent plus de 2 mètres. À 36 ans, Dodji vit dans le quartier Amoutivé, au centre-ville de Lomé. C’est dans ce terreau où il crée, sculpte, dissèque et donne au bois, mais pas que, les formes qui traduisent ses nuits blanches et son regard qui navigue entre modernité et respect des coutumes ancestraux. Sur ce dernier point, l’artiste ne fait pas de concession. « Je ne travaille mes œuvres qu’avec du bois mort », confie-t-il. Dans la capitale togolaise, plusieurs sont ceux qui le contacte pour qu’il reprenne du bois des arbres coupés dans des concessions pour qu’il leur « redonne vie ». Pour ce sculpteur formé au Village artisanal de Lomé, « il est inadmissible de ne pas marcher sur les pas de ses ancêtres ».

Depuis quelques années, il s’est lancé dans la transmission. Toyé-Toyé reflète bien la formation qu’il a initiée. Le « village d’art » Toyé-Toyé, qui comporte une salle d’exposition, une cour familiale où il dépose les œuvres et conçoit les mobiliers, offre un grand espace à des jeunes. Ils y fabriquent des habits aux motifs locaux, inspirés par le quotidien loméen, y peignent des toiles et sculptent d’objets artisanaux en quantité impressionnante.

« Vous faites du bon travail » constate un touriste de passage. Dodji compte déjà 12 jeunes artistes formés à Toyé-Toyé en sculpture et en peinture.
À l’atelier « Toyé-Toyé » (Sois rusé, en Ewé), le lauréat de la médaille de bronze dans la branche sculpture lors des XIe Jeux de la francophonie 2023 à Kinshasa propose une palette complète de sa créativité.

« Les propositions reçues ne nous intéressent pas »

Dans un paysage encore aux contours économiques incertains et dans lequel l’État semble encore marquer le pas, Dodji se réinvente. « C’est aussi un artiste-designer avec les œuvres de commandes qu’il reçoit » explique Wody Yawo, son curateur, montrant du doigt les sièges en bois, des tables et autres objets d’utilités ou des mobiliers conçu par Dodji.

Il est aussi concepteur d’objets artisanaux reproductibles et que l’on retrouve sur le marché auprès des mamans de Lomé qui les vendent auprès des touristes et des amateurs d’objets en bois. Mais il est surtout connu pour ses œuvres conceptuelles qui voyagent partout sur le continent et ailleurs. En novembre, l’artiste s’apprêtait, en attendant le visa, de se rendre à New York (États-Unis) pour une expo solo.

Se pose alors la question du modèle économique. « Aller vers d’autres pays pour ramener l’échange culturel, cela m’intéresse. Mais j’aime surtout travailler chez moi, au Togo, car ma matière première se trouve ici » revendique l’artiste lorsqu’il s’agit de questions d’émigration. Et ce refus catégorique va parfois plus loin. « Les propositions des galeries que nous avons reçues ne nous intéressent pas, pour le moment » affirme son curateur.

Définitivement, Dodji n’est pas prêt (pour le moment) de céder aux sirènes étrangères. Mais pour combien de temps encore ?

Après des expos et des résidences au Bénin, au Cameroun ou encore en RDC et en Chine, l’artiste lorgne vers l’Ouest et son prochain voyage en Amérique pourrait lui ouvrir des nouvelles portes.

Elisha IRAGI, de retour de Lomé (Togo)

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